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Il faut bien une situation pour commencer à
parler, celle-ci m'est offerte par Jacques (ndl/ JacquesTessier).
Je le remercie sincèrement.
Si l'homme ou la femme qui écrivent mettent de l'obstination à
penser, à écrire, écrire sur l'écriture est
un exercice qui m'a toujours semblé périlleux. Parce que
cette «conversation», ce monologue, qu'est dire, vous dire,
le comment, le pourquoi, les coulisses, la scène, les choses, est
un moment de pensées mises à nue à chaud, de pensées
fusées. Cette conversation qui interroge mon écriture, qui
interpelle modestement l'époque... ne le fait qu'à cet instant
précis. Qu'en sera-t-il de plus
tard, dans une heure, dans vingt-quatre heures ? Et puis, cette pensée
à dire s'éloigne-t-elle, ou m'éloigne-t-elle des
pensées à écrire ? Je m'inquiète du moindre
rien...
Je retrouve ces mots que j'avais écrit il y a quelque temps : «La
poésie : quelques mots posés qui traduisent mes pensées
aiguës, émotions vives, perceptions fugaces à saisir,
envies terribles...
Uniquement des sentiments forts. Elle est mon moyen de noter une vision
qui me traverse. Mon cœur bat, les mots viennent me chatouiller,
lèvres, esprit, cœur, doigts. Ils surgissent, ces mots, très
clairement au bout du stylo. Ils s'imposent, veulent d'être consignés.
D'autres fois, ils sont emmêlés, bruts. Ils demandent à
être rangés, pelote savoureuse qu'il faut dénouer,
tignasse d'expressions qu'il faut peigner.
Les poèmes : dans ceux-ci, comme dans un roman, j'aime que toute
la gamme de toutes les émotions humaines vienne habiter tous les
sujets. Ecrire, entendre ou lire « J'existe «, « Je
cherche «, « Je partage avec vous «, « Je communique
«, « Je vous raconte... «, mon histoire, son histoire,
ou notre histoire.
Chaque poème se pose durant un cyclone qui fixe de son œil
de velours un regard interrogatif sur des mots en jachère. Je puise
dans mon imaginaire des associations de couleurs, de sons, de sensations,
de goûts, d'odeurs, de souvenirs, pour animer des vers et arriver
en quelques lignes à faire passer « le faire rêver
», « le mettre en lumière », ou « l'imaginaire
conté «.»
...Ce matin, à la relecture, ces mots restent « valables
«, sur mes pensées, sur mes désirs. Aussi, sur le
mouvement du temps, sur le fugace, sur les verbes qui tracent, révèlent
le rythme, la mesure de toute chose, sur la poussière en suspension,
sur les spectacles vitrinés, à la vitesse de transistor,
les couleurs de la lumière, les empreintes de nos pas qui avancent.
Je trouve cela «« rassurant «.
«Le monde va finir», écrivait Charles Baudelaire. Au
moment où il écrivait, le monde était-il en train
de finir ? Qu'en est-il de nos mondes, ceux qui se succèdent sur
notre arche en perpétuelle construction car le déluge se
produit à chaque respiration ? Des écrivains, des poètes,
je pense à Michel Deguy, à Alain Finkielkraut, parlent bellement
de l'angoisse de la perte de l'humanité ou des humanités.
Modestement, je pense à tous les chemins que je ne choisis pas,
à chacun des instants où j'en prends un car il faut avancer
- car je dois impérativement avancer. Or, si parler de l'écriture
est un moment posé, important, sur le sens du pourquoi j'écris,
durant ce temps... je n'écris pas.
Un artiste, m'a-t-on appris aux Beaux-arts, est un individu qui envisage
la menace. Qui peut voir le menaçant (la fin du monde). Honnêtement,
je ne sais pas. Mais alors, pourquoi contempler le plafond de la chapelle
Sixtine peint par Michel Ange, lire une page de Baudelaire, Les paradis
artificiels, écouter No me mueve, de San Juan de la Cruz (musique
de Vincente Pradal), La nuit Obscure, ou Bernard Dimey, ou Lluis Llach,
contourner un rocher gravé dans la vallée de Tipaerui, à
Tahiti, ne plus
pouvoir quitter certains tableaux d'Orsay, lire, lire, lire, ou écrire,
écrire, écrire, m'ont apporté, me procurent ces intenses
émotions ?
Les œuvres ne sont pas faîtes pour nous incliner devant mais
pour essayer de nous
comprendre nous-mêmes. Plusieurs caméras (cachées)
dans certains grands Musées du monde ont mené à cette
conclusion : les hommes des nations qui se croisent, passent en moyenne
3 secondes devant une sculpture et 2 devant un tableau.
Ecrire des romans, écrire des textes poétiques, des poèmes,
serait - est - pour moi, tenter de regarder et d'écouter davantage
de temps. De, et pour, ne pas seulement «passer».
De l'importance d'écrire ou écrire m'est important... Important,
voire vital. Cela dépend des aubes, des crépuscules, de
mes émotions.
Ecrire. Pas des œuvres, mais le quotidien, sur chaque petit Rien
du grand Tout.
Ecrire est mon geste essentiel et luxueux, fondamental et splendide, si
simple et si savant.
Ecrire comme je respire. Pas depuis si longtemps que ça, alors
je respire maladroitement encore.
Ecrire comme j'aime des peaux et des regards. Regardé-je, ou vois-je
?
Ecrire comme je tourne un robinet, ouvrir les mots qui ne demandent qu'à
jaillir. Cascade, filet, goutte à goutte ?
Pourquoi cet impérieux besoin d'écrire ? Parce que.
Ecrire. Alors que l'importance d'être lue m'est variable. Pour mes
romans jeunesse, il existe une espèce de gravité vitale
à ce qu'ils existent un jour. Je ne parlerai pas des sensations
éprouvées devant l'objet livre, mais du contact avec les
enfants lecteurs. Des clins d'œil qu'on peut se faire. Des rires
qu'on peut partager. Des complicités qui naissent. Des paroles
qui peuvent s'échanger durant des rencontres, elles m'exaltent,
me
portent, sont douces. J'ai souffert étant enfant... comme «coincée»
dans un corps trop étroit durant une longue période. Je
crois écrire en me souvenant très précisément
de cette période...
Pour mes écrits poétiques, les partager sur Internet a été
essentiel durant plusieurs années. Un temps d'apprentissages quotidiens.
Maintenant, ce n'est ni nécessaire, ni un moteur. Quelquefois l'œil
extérieur et son appréciation à la clé est
indispensable. D'autres fois, non. L'essentiel, sans être infatué,
est d'avoir su et pu dire. Je « sais «, pour moi, et c'est
suffisant. Ecrire peut être une jouissance qui chuchote «
Pour vivre
heureux, vivons cachés «.
Ecrire. Je pose des mots, ces mots-ci, qui crient, qui caressent, qui
picotent. Alors ils vivent. S'enlovent ou s'envolent. Que vous les receviez
ou non, ils gardent leur valeur intrinsèque. Depuis le moment où
ils se sont juchés sur ma pensée me faisant vivre des émotions,
durant la phase de travail, et plus tard, à chacune des relectures.
Maintenant, que vous les viviez, est une émotion de plus.
Jacques évoquait un jour l'écriture souvent liée
à l'enfance.
Personnellement, j'ai «écrivoté» petite, mais
peu. Je n'ai pas eu « envie d'écrire «. C'est différent,
j'ai été enlevée en écriture. Emportée.
Soulevée. Liquidée et née. Un matin je n'écrivais
pas. Le lendemain, follement, sans hésiter ni croire, le bout de
mes doigts courait un clavier... Je lisais « AZERTY «, j'avais
déjà écrit « Il était une fois... «
Je suis venue (revenue, je crois...) à la poésie, pour exprimer
les sentiments qui n'entraient pas dans mes romans jeunesse. La poésie...
Le plus souvent, elle m'arrache de mes gonds. C'est mon service des Urgences.
Urgence de dire en quelques idées apparemment très simples
ou très alambiquées, des mots essentiels ou légers.
En gardant à l'esprit ces questionnements ( qui sont forcément
des inquiétudes ) : les poètes sont-ils des soigneurs de
plaies ? Doivent-ils être, comme le sont les médecins, des
êtres «attentistes» ? «Voient-ils « autre
chose, qui resterait caché à ceux qui ne s'arrêtent
pas ? Sommes-nous tous des poètes ? Suis-je un poète ? Qu'est-ce
qu'un poète ? Je ne suis pas un poète.
Est-ce le nombre d'écrits ou la qualité qui fait droit ?
Est-ce la critique qui assoit le poète ?
« Poète «, le mot qui hurle sur la langue de Nath.
Discussion souvent croisée au fil des livres, sur Internet ou dans
des conférences. D'où l'importance de ce lieu de paroles
à questionnements, Ecrits... Vains?.
La poésie. Je ne me considère pas poète. Je me sers
d'un « esprit « poétique, des rythmes et des sonorités
de la langue pour suggérer mes émotions et les images à
priori inénarrable, jouer au Lépinien qui croit avoir découvert
le mouvement perpétuel et... sauver ma peau.
Je me souviens partiellement d'une phrase de Soljénitsyne : «L'art
se transmet d'un homme à l'autre durant son séjour sur Terre,
avec ses couleurs, ses sons,...» L'essence me ravit : nous sommes
des passeurs. Des passeurs infatigables. «Les poètes écoutent
les mots avant d'en être des utilisateurs» dit encore Michel
Deguy.
Une écriveuse-passeuse. Voilà qui me plaît.
Je pense à René Char et la mémoire. Une chose est
sûre, ou une chose devrait être sûre, dans les tiroirs
de ma pensée les archives de la barbarie côtoient celles
de la tendresse, et j'accède à moi par la tendresse et je
vaincs ainsi, un peu, la barbarie.
L'acte d'écrire n'est pas une souffrance. Ni angoisse, tout au
contraire.
Quelquefois je ne comprends pas les phrases qui veulent s'épouser,
flux anaclinaux. Si je comprends c'est terrifiant. Et vice-versa.
Pardonnez mon fouillis... Je vous ai emmené dans mon grenier.
J'ai toujours adoré les greniers. Ces quelques réflexions
sont comme une masse d'objets un jour - un instant - follement aimés,
éparpillés là, dans ce lieu de réserve, de
mémoire, parce qu'il est impossible de trier, ni de se séparer
de ce que l'on a aimé un jour...
© Marie Mélisou
6 juin 2000
http://www.ecrits-vains.com/projecteurs/melisou.html
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